mercredi 18 janvier 2017

Les cerveaux à la rescousse de l'électro


Alors que Gwen Formal et son équipe décident de clore l'aventure Camuz, qui pour moi a été une bonne école malgré mon bref, mais intense passage au webzine. Retour ici au mois de décembre 2012 avec cette entrevue mémorable, en hommage au travail acharné des passionnés collaborateurs.


À l’occasion de la venue de Simian Mobile Disco dans la métropole, j’ai eu l’opportunité de m’entretenir avec Jas Shaw, la moitié de la force créatrice derrière la formation électronique expérimentale aux accents minimalistes que l’on pourrait aisément qualifier d’IDM. Le duo anglais aime définitivement sortir des sentiers battus en termes de musique de club pour offrir des textures beaucoup plus cérébrales, non loin des œuvres de Caribou, un autre artiste qui repousse les limites entre l’exploration sonore et l’accessible tout en demeurant rafraîchissant et authentique. Quelques questions en disent un peu plus long, sachant que le binôme trimbale avec lui un impressionnant arsenal d’instruments et de gadgets sur scène, voici ce que ce sympathique et profond gaillard avait à dire...


Du point de vue du mélomane, pas celui du musicien, où et quand ton cheminement musical a-t-il débuté ?


Difficile! Je crois que tout le monde dit que la musique qu’écoute nos parents a une grande influence, mais personnellement je pense que j’ai été en contact avec de la musique intéressante lorsque j’ai commencé à aller la chercher moi-même. Vivant en périphérie de Londres, ça a commencé en prenant le train pour fréquenter les magasins de disques en ville.


Quelles écoutes ont forgées l’artiste que tu es aujourd’hui ?



Tu sais, je ne pense pas que ça soit tant ce que j’ai écouté à ce moment-là: The Cure, tout le métal horrible sur lequel je pouvais mettre la main ou encore plein de choses différentes... Mes parents écoutaient The Beatles et des trucs du genre, j’aime encore ça, peut-être même davantage que ce que j’écoutais à cette époque, mais je dirais que ce n’est pas tant ce que j’écoutais que le fait d'aller activement à la recherche de ma musique au lieu d’entendre passivement ce qui m’était proposé. C'est ce qui m’a le plus stimulé.


Quelles sont tes influences principales ou as-tu une figure emblématique, musicalement reliée ou non ?



Un artiste qui a ouvert une brèche dans mon esprit et qui m’a détourné de la musique du type guitare électrique à cette période de ma vie, c’est Aphex Twin. Je pense aussi que plusieurs artistes sur l’étiquette Warp étaient accessibles pour les gens qui n’étaient pas nécessairement axés sur la musique électronique. Ce n’est pas clair pour moi à savoir pourquoi Warp Records résonnait aussi aisément chez les gens orientés vers la musique indie, surtout qu’elle est certainement influencée par la scène électro de Detroit ou Chicago en passant par de nombreux autres pionniers du genre, mais pour une raison ou une autre, je connais de nombreuses personnes qui ont été fortement marquées par les productions de cette maison de disques.


Aujourd’hui, qu’est-ce qui t’emballe le plus par rapport à la nouvelle musique qui est produite?


Il y en a tellement, c’est fantastique! Auparavant, lorsque j’ai commencé à collectionner de la musique, c’était un peu moins accessible. Il fallait se limiter à deux ou trois achats; je les sélectionnais avec une grande attention et je les écoutais à fond, en connaissant même les silences entre les pièces. Maintenant, il y a un véritable torrent, sans mauvais jeu de mot, c’est une quantité ridicule de musique qui est disponible, que ce soit en termes de parutions d’albums et de singles, sans oublier les baladodiffusions sur lesquelles les gens mettent beaucoup d’efforts et de temps à produire. C’est pratiquement un emploi à temps plein d’essayer d’être à jour !


Oui, j’en sais quelque chose! Et vos élans de créations vous viennent-ils généralement de jour ou de soir ?


Il n’y a pas de formule. On a certainement des élans spontanés d’inspiration et ils sont intégralement reliés à l’équipement que nous utilisons, mais je dois avouer qu’ils se manifestent rarement en matinée. Sans devoir pour autant jouer jusqu’à cinq heures du mat’ avant que quelque chose de concluant se pointe le bout du nez... Parfois nous tombons sur un bon filon juste après l’heure du lunch. Pour nous, c’est comme la combinaison d’un coffre-fort: en tournant des boutons ici et là, exploration pure et simple, essais et erreurs avant de tomber sur quelque chose qui se tient en soit. Ce qui devient le plus frustrant et qui est le plus grand défi, c’est de retrouver ce qu’on a fait pour le reproduire en studio!


Préférez-vous les interfaces analogiques aux outils numériques ?



On utilise les deux, nous ne sommes pas trop entêtés à ce sujet! Tout ce que l’on fait avec le numérique, c’est la captation de nos enregistrements puisqu’au niveau du modelage sonore, nous avons les outils nécessaires pour nous permettre d’atteindre la sonorité recherchée. Je dirais, sans verser dans une conversation ennuyante, qu’avec tout ce qui a déjà été débattu à ce sujet, rien de vraiment pertinent n’en est sorti et ce n’est certainement pas faute d’avoir entendu plusieurs opinions divergentes… Tellement d’artistes que je respecte produisent leurs enregistrements exclusivement par ordinateurs et je n’aime pas moins leurs réalisations pour autant. Je crois sincèrement qu’il suffit de trouver l’alliage qui convient le mieux et que ceci n’est qu’une question de goûts personnels. Pour notre part, je crois qu’avec l’outillage que nous avons on a réussi à trouver une sonorité qui nous est propre avec une approche peut-être un peu plus physique qui nous sied bien.


Pour Unpatterns, votre plus récent album, aviez-vous une démarche artistique claire ou est-ce que vos explorations musicales sont la clé de sa sonorité ?


J’ai l’impression que nous étions très conscients que nous ne voulions pas recréer quelque chose d’aussi vocal qu’avec Temporary Pleasure. Je crois aussi qu’à chaque fois que nous entrons en studio, nous n’avons pas de plans trop précis. Ça vient du fait que ça n’a jamais vraiment fonctionné quand on l’a fait! Je ne compte plus les fois où nous nous sommes dit que nous voulions faire tel genre de chanson et quand la pièce a abouti, c'était tout sauf ça. C’est habituellement dans ces moments-là que ça devient intéressant. Nous n’avions définitivement pas de vision rigide, mais on visait une palette émotionnelle beaucoup plus large. Nous avions le désir de faire quelque chose de plus nocturne et plus psychédélique que sur le précédent disque et au final, nous n’avons que suivis nos instincts.


Est-ce que le minimalisme est le mot d’ordre au niveau de la démarche artistique au sein de Simian Mobile Disco ?



Le minimalisme, hmmm… Je crois que nous sommes certainement plus focalisés sur nos productions et ce que nous désirons. Ça vient du fait que nous faisons du mixage pour les autres: nous avons appris de ne pas trop encombrer les pièces et que parfois, ces choses ne sont pas si utiles. Nous nous servons de cette notion pour nous-mêmes et pour faire quelque chose d’intéressant avec ce que nous avons déjà au lieu d’ajouter des synthés, des guitares ou une autre partie rythmique. Ce n’est certainement pas ce que j’appellerais du minimalisme au plus pur du terme. On réalise que rien ne sert d’avoir des pièces que l’on encombre trop, que c’est souvent là que la sauce ne prend pas. Nous le savons pour avoir fait l’erreur dans le passé. C’est d’arriver à faire quelque chose d’efficace avec simplicité; un peu comme tout dans la vie en général.


Considérez-vous avoir la capacité de vous réinventer sans pour autant suivre de tangentes particulières ?


Qu’est-ce que tu veux dire par là ?


Par exemple, avec tout ce qui nous entoure, le mouvement de la « Bass Generation » et étant immergé dans les nouveaux sons, comment ne pas teinter ce que nous faisons par ce que nous entendons?

Sans contredit, nous en écoutons beaucoup. C’est immense au Royaume-Unis. C’est devenu notre dance music et c’est exactement ce qu’il devait arriver à cette époque pour la musique électronique. Sans parler du dubstep monstrueusement agressifs en provenance de l’Amérique qui en est aussi en partie responsable. C’est très intéressant et surtout, très champ gauche et évolutif! On suit la vague et on adore, mais nous sommes très prudents en émulant ces influences sans faire du plagiat pour autant.


Qu’est-ce que vous croyez être votre plus grand accomplissement ?


Wow, grosse question! Pas facile… Je te dirais que ce dont je suis le plus fier, c’est d'avoir su nous laisser guider par nos tripes au lieu de nos portefeuilles et d’avoir réussi à demeurer intègres face à nous-mêmes. Nous aurions certainement pu être bien plus populaires et faire beaucoup plus d’argent si nous avions continués à faire de l’électro bruyant comme sur notre premier album et poursuivre vers une avenue plus pop au lieu de se diriger vers quelque chose de plus exploratoire et de moins facile à digérer pour la majorité des gens. Ce faisant, nous avons frustré une partie de notre public, mais c’est un jeu qui en vaut la chandelle, artistiquement parlant. Je sens que nous poussons encore un peu plus loin et c’est ce qui est important pour nous.


Est-ce que partir en tournée de manière exhaustive comme vous le faites a un impact sur vous ?


Oui, absolument. Tout ce que l’on fait en grande quantité nous frustre éventuellement. On peut facilement commencer à prendre les choses pour acquises et tout. Une chose qui m’inquiètes toujours un peu c’est que lorsqu'on fait ce qu'on aime (djing, faire de la musique) et que ça commence à payer les factures, ça devient un travail et ceci peut lui enlever un certain charme. Originalement, lorsqu'on a un emploi, l’université ou peu importe, on veut juste retourner allumer nos machines et faire de la musique. Il y a une sorte de coupure qui fait du bien, mais je crois qu’on a encore ce feu sacré. Quand on termine la tournée, tout ce qu’on a envie de faire c’est de retourner en studio et c’est fortement dû au fait qu’on crée la musique que l’on veut au lieu de simplement faire de la musique qui peut vendre.